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autosuffisance

Notion de la force intérieure

 

La notion de « force intérieure » paraît aller de soi. Elle recèle, cependant, une contradiction. Car il existe une antinomie entre les idées d’intériorité et de force. L’intériorité désigne les pensées, souvenirs, sensations, associations d’idées, affects, émotions, humeurs qui se succèdent inlassablement dans la conscience. Or, ce flux continuel est livré au hasard. Nul n’est maître de son cours capricieux. Tout se passe comme si un malin génie déroulait en nous le film déconcertant d’états de conscience changeants et imprévisibles. Maine de Biran, un des plus profonds analystes de la vie intérieure, se sentait humilié de ne pouvoir les contrôler. Et Bergson caractérisait la conscience comme le « mouvant ».

L’intériorité est le domaine de l’instable et de l’incertain.
Et on voudrait en extraire une force ? Transformer ce chaos en énergie ? Telle est la contradiction.

Rien ne paraît moins fort que le for… intérieur. Pourtant, chacun sent bien que la force d’âme, comme on disait autrefois, n’est pas une expression vide de sens. La question est donc celle-ci : par quelle alchimie une force peut-elle naître du désordre intérieur ? Quels exercices nous aideront à établir un appui solide au sein du mouvant ? Autrement dit, comment devient-on résolu dans l’action, endurant dans l’épreuve, courageux face à la douleur et, pourquoi pas, héroïque ? Quel est le secret de la patience et de la constance ? Y a-t-il une recette pour appliquer la maxime de Guillaume d’Orange : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer »?

Rites d’initiation et pratiques ascétiques

A toutes les époques, les hommes ont imaginé des techniques de dressage de l’âme. Les religions ont inventé les pratiques ascétiques. Les sociétés primitives imposaient des rites d’initiation pour endurcir les adolescents. A Sparte, les enfants étaient accoutumés très tôt aux combats. Les pages du Moyen Age s’exposaient dans des tournois. Et c’est par apprentissage non moins rude que les « public schools » préparaient les petits Anglais à la bravoure et à la ténacité : « Never complain, never explain » (« Jamais de jérémiades, jamais d’excuses. ») enseignait la reine Victoria à son fils le prince de Galles… Par ailleurs, le poème de Kipling, « If », qu’ils savaient par cœur, était un véritable bréviaire de la force intérieure.
Mais la palme de la fortification de l’âme revient au stoïcisme, à la fois philosophie spéculative traitant du cosmos, de la providence, de la connaissance, et ensemble de préceptes pour discipliner l’être. Lorsque Montaigne souffrait de coliques néphrétiques (la gravelle), il surmontait sa douleur en relisant Epictète. Lorsque Corneille exaltait la grandeur d’âme de ses héros, il s’inspirait de Marc Aurèle et de Sénèque.

Nul n’a poussé plus loin que les stoïciens le détachement face à la souffrance, la maîtrise des désirs, le refus des émotions, l’impassible résignation face au sort et la souveraine indifférence aux jugements d’autrui. Bref, l’idéal d’un moi libre, maître en sa demeure. « Supporte et abstiens-toi », répétaient les adeptes, qui recouraient à des exercices mentaux comme la praemeditatio futurorum malorum (méditation anticipatrice sur les malheurs futurs) ou la meditatio mortis (méditation sur la mort), afin de se familiariser avec cette idée. « Habitue chaque jour ton esprit à perdre ce que tu possèdes, tes biens, ta santé, tes êtres chers », conseille Sénèque à Lucilius.

Fait remarquable, la mentalité contemporaine rejoint sur bien des points le projet stoïcien. Ainsi, la force d’âme est l’un des objectifs du développement personnel, qui offre une panoplie de moyens pour dynamiser le potentiel psychique, développer l’énergie intérieure, accroître la puissance mentale. Sous son influence, la vie intérieure nous apparaît « mobilisable » et « gérable ». Et la doctrine stoïcienne suscite un regain d’intérêt. Les succès commerciaux des dernières rééditions du « Manuel » d’Epictète et des « Pensées » de Marc Aurèle en témoignent.

Quant aux spécialistes des thérapies cognitives, comme Christophe André, ils n’hésitent pas à citer Sénèque. De quoi tresser des lauriers, rétrospectivement, à Alfred de Vigny. Car l’auteur de la « Mort du loup » avait prédit que le stoïcisme serait la religion des temps futurs. Trop d’intériorité tue l’intériorité Mais pourquoi, au juste, avons-nous tant besoin de force intérieure de nos jours ? Parce que l’utopie soixante-huitarde, fraternelle et angélique, s’écroule, et qu’une nouvelle ère commence, plus violente, plus tourmentée. Le moi doit se muscler. C’est une loi sociologique. Chaque fois que la société entre dans une période d’incertitude, le moi, par réaction, se barricade dans sa citadelle intérieure. Les troubles extérieurs exigent la fermeté psychique. Pour ne pas être le jouet des événements, on se ménage un havre de liberté morale. Ce n’est pas un hasard si le stoïcisme a vu le jour au moment où l’Empire romain se lézardait. Mais trop d’intériorité tue l’intériorité. La force d’âme peut vite dé-générer en mythologie de la toute-puissance et aboutir à un nietzschéisme de mauvais aloi. Méfions-nous du surhomme et de la Wonderwoman qui se flattent de posséder des pouvoirs psychiques illimités… C’est cette orgueilleuse aspiration à l’autonomie que Bossuet et Pascal reprochaient déjà aux stoïciens.
Et surtout, évitons de nous isoler. La tentation est de construire une force intérieure en négligeant ce qu’autrui nous apporte, l’amitié, l’amour, le sentiment filial, la solidarité. Comme s’il n’y avait pas, en chaque être humain, une part irréductible de faiblesse, de fragilité, d’inachèvement ! Comme si notre finitude et notre vulnérabilité ne nous rendaient pas, irrémédiablement, dépendants d’autrui.
L’autosuffisance, quelle illusion ! C’est par les autres, plus encore que par soi-même, que l’on se renforce.

En définitive, n’est-il pas aussi important de savoir recevoir un soutien extérieur que de se bâtir une intériorité solide comme un roc ?

Force interieure